Correspondance

En réponse à mon frère: http://www.yannbourgeois.com/?p=813

E-mail  II (soyons modernes)

Isabelle à Yann

A Abu Dhabi.

Très cher Frère,

ici aussi il fait chaud.

Pardonne le délai de réponse improbable. Mon peu de talent dans le dressage des pigeons ayant eu raison de ma patience, je me suis finalement résignée à employer internet.

Beaucoup de choses se sont déroulées dernièrement, et certaines circonstances récentes me poussent au chômage…enfin, je veux dire, à l’état de “backpacker”, ne suivant pour définir son chemin que son instinct, la croix du sud, google Maps et les réductions exceptionnelles des compagnies low cost.

L’aventure à l’état pur en somme.

Je démissionne en effet de mon emploi actuel, la réduction drastique de mes heures (et donc de mon salaire) ayant eu raison du peu de motivation qui me restait après neuf mois de routine. Neuf mois en compagnie d’une équipe loufoque et improbable, entre le gentil lâche, l’égoïste inculte, l’alcoolique aux mille drames… Neuf mois à observer mon employeur qui, à l’instar de la pisaure admirable offrant des cadeaux à la femelle pour ne pas se faire dévorer, fait cadeau de sa vie et de son esprit à  sa collègue et ex-copine.

Neuf mois perdue dans un large éventail de caractères humains. Une belle tranche de vie qui fut mémorable par bien des aspects, crois-moi. Mais tout a une fin et il est temps de repartir dilapider mon compte en banque ailleurs. D’ici deux semaines, je partirai en effet de l’autre côté de la côte australienne.

Contente que tout aille bien de ton côté, je vois que tu t’amuses durant tes loisirs à écouter des conférences rigolotes.

Quel titre ! “Islam et évolution Darwinienne”. J’ai moi-même toujours apprécié de faire des cadavres exquis, notamment après une cuite au martini mais j’ignorais que certains en faisaient le sujet de leurs conférences. Audacieux.

Je n’aurais jamais crû que le théâtre d’improvisation et l’humour en général étaient une activité développée aux EAU .

J’entends ta “fascination” pour la religion qui, comme je te connais, peut friser l’intolérance. Attention aux excès. Le manque de souplesse morale est aussi dangereux chez les religieux que chez les athées. Le problème est le culte, pas la croyance. Car nous sommes bien d’accord, j’ose espérer que si une entité supérieure a créé le monde, elle n’est pas assez orgueilleuse pour espérer qu’on la couvre d’attentions et de cadeaux en permanence. Notamment parce que j’ai vraiment pas le budget. Je veux dire, que chacun s’occupe de ses choux. L’entité vit sa vie d’entité et nous on s’occupe de brasser de la bière.

Mais quel mal y-a-t-il à vouloir croire en un Dieu quelconque pour pallier à une peur bien naturelle de la mort, de la souffrance, de l’abandon ? La peur d’admettre la responsabilité de nos propres limites ? Un palliatif à nos faiblesses comme un autre. Du moment que l’on ne tombe pas dans le fanatisme et les certitudes infondées.

Allez, c’était la minute sagesse et je m’en retourne penser à mon voyage en bus. Tu n’imagines pas à quel point j’aime ces moments avant un départ. C’est comme finir un des tomes d’un long roman : un mélange de vague tristesse, d’impatience et d’excitation.

J’adore voyager seule. Ces moments privilégiés où personne ne sait où tu es exactement, personne ne sait qui tu es. Dans un no man’s land de ta vie et de la vie en général. Rien ne t’est vraiment adressé car tu n’es que de passage, ni les publicités ni les conversations. Ta présence aussi éphémère qu’un sourire adressé dans la rue. N’être rien et n’aller nulle part en particulier. Afin de juste observer. Se nourrir de nouvelles images. De sensations. De neuf. Nourrir de nouvelles pensées. Ne pas appréhender le futur. Juste profiter.

Se donner des ressources que les soucis de résultats et la routine finissent toujours par épuiser.

Être inutile et improductif envers une civilisation grande mais exclusive qui, trop souvent, n’a pas les capacités morales de sa technologie. Juste pour un instant du moins.

Voilà une des choses qui me rend profondément et indiciblement heureuse.

Bien à toi mon frère,

De Sydney,

Le 04 octobre 2017.